AFP

"On s'est servi de nous": 5 ans après avoir vécu le duel Macron-Le Pen, les ex-Whirlpool amers

Le 26 avril 2017, trois jours après le premier tour de la présidentielle, le parking de l'usine Whirlpool était devenu un lieu symbolique de l'entre-deux tours de la campagne présidentielle, la visite surprise de Marine Le Pen poussant Emmanuel Macron à se rendre sur place. Cinq ans plus tard, trois anciens salariés présents aux côtés des candidats ce jour-là racontent cette folle journée à BFMTV.com.

Le

"Cinq ans après, on est toujours dans la même merde." À Amiens (Somme), les anciens salariés de l'usine Whirlpool avec qui nous avons échangé n'ont pas vraiment le cœur à suivre la campagne électorale de l'entre-deux tours, tant celle de 2017 leur a laissé un goût amer.

Le 26 avril 2017, le duel est le même qu'aujourd'hui, la campagne pour le second tour commence à peine. Mais elle est vite marquée par une séquence restée depuis dans les mémoires: ce jour-là, Marine Le Pen crée la surprise et se rend dans la zone industrielle située au nord de la ville picarde, contraignant son adversaire Emmanuel Macron à rejoindre à son tour le parking du site, à la rencontre des ouvriers.

À l'époque, l'usine Whirlpool d'Amiens est érigée en symbole de la désindustrialisation: le géant des sèche-linges a annoncé trois mois plus tôt la fermeture du site d'ici juin 2018 et sa délocalisation en Pologne.

Macron d'abord à l'écart du site

Une bataille médiatique mémorable que d'anciens salariés, présents sur le piquet de grève ce jour-là, ne sont pas près d'oublier."À l'époque ça faisait déjà plusieurs jours qu'on faisait grève et quand on a appris que Macron faisait un déplacement à Amiens, on l'a invité à venir nous voir mais il n'a pas voulu", se souvient auprès de BFMTV.com Christophe Beaugrand, ancien ouvrier de l'usine, âgé de 45 ans.

"Il avait laissé entendre qu'il n'avait pas besoin d'aller au front et ça, ça avait été très très mal perçu, surtout sachant qu'il est d'Amiens."
Emmanuel Macron, Barbara Pompili et des membres du gouvernement à la Chambre des commerces et de l'industrie d'Amiens le 26 avril 2017. © Eric FEFERBERG

En cette journée d'avril, Emmanuel Macron n'est pas à l'usine mais à la Chambre de commerce et d'industrie (CCI). Le délégué CFDT de l'usine Whirlpool, Patrice Sinoquet, assiste à la réunion avec le candidat.

"Je me souviens m'être dit, 'notre place n'est pas là, on devrait être avec les collègues'. Mais lui était réticent à se rendre sur le site car il trouvait que ça ne servait à rien, qu'il valait mieux avoir un dialogue constructif à la CCI", se remémore cet homme de 58 ans auprès de BFMTV.com.

Peu avant 13 heures ce jour-là, c'est la surprise. "Nous, avec les copains, on était sur le piquet de grève, assis sur des pneus devant l'usine quand tout d'un coup on a vu arriver Marine Le Pen", témoigne Frédéric Chantrelle, ex-délégué CFDT, qui n'avait pas souhaité rencontrer Emmanuel Macron à la CCI. "Elle s'est vraiment ramenée à l'improviste donc on s'est levés pour écouter ce qu'elle avait à dire."

Marine Le Pen entourée de salariés de l'entreprise Whirlpool d'Amiens le 26 avril 2017. © AFP

"À ce moment-là, on ne savait pas si nos jours de grève seraient payés ou non", raconte cet ancien salarié de 54 ans. "Du coup on faisait des roulements entre nous le matin et l'après-midi: on empêchait les camions de rentrer mais on laissait certains de nos collègues intérimaires rentrer pour qu'ils puissent travailler."

"Mais quand Marine Le Pen a déboulé sur le parking, tout le monde a été surpris. Ceux qui étaient à l'intérieur sont tous sortis", poursuit Frédéric Chantrelle, pour qui la candidate est alors "plutôt bien accueillie".

Plusieurs délégués syndicaux envoient alors à leurs collègues des photos et des vidéos d'eux en compagnie de Marine Le Pen devant l'usine. Au même moment, eux se trouvent toujours à la Chambre des commerces (CCI) d'Amiens en face du candidat Macron. "Vous voulez que j'aille sur le site?", propose alors le candidat En marche, qui vient d'apprendre la nouvelle.

Emmanuel Macron entouré de ses gardes du corps, de perches de journalistes et d'ouvriers sur le parking de l'usine Whirlpool à Amiens le 26 avril 2017. © Eric FEFERBERG

"J'avoue que quand j'ai vu Le Pen arriver, je me suis réjoui parce que je me suis dit: 'ça fait un contre-pied à Macron qui ne voulait pas nous rencontrer'", se remémore Christophe Beaugrand.

"Ce qu'on retient de tout ça, c'est quand même qu'il s'est déplacé parce qu'elle est venue", estime l'ex-syndicaliste, encore "écœuré" par la situation. "En gros il n'avait plus le choix."

Selon lui, les échanges avec la candidate d'extrême droite sont "assez calmes" car cette dernière est venue "d'elle-même", "sans escorte". "Par contre quand elle nous a sorti: 'Moi présidente, l'usine ne fermera pas'. Là on a vite déchanté parce qu'on a su que c'était des mensonges", tempère ce salarié, rentré chez Whirlpool en 1996.

"On savait bien qu'elle ne pouvait rien faire pour empêcher une délocalisation. On n'est pas naïfs, on savait que c'était impossible et que ça n'était pas elle qui allait empêcher l'escalade".
Emmanuel Macron en train d'entrer dans l'usine Whirlpool d'Amiens le 26 avril 2017. © Eric FEFERBERG

"Quand on a su qu'il arrivait à son tour, c'est devenu le ramdam complet", témoigne Frédéric Chantrelle, encore un peu amusé par la situation. Sur le parking, son ancien collègue Christophe Beaugrand décrit "à peu près 200 ouvriers pour des dizaines et des dizaines de journalistes et perchistes" agglutinés autour du candidat En Marche. "Il y avait (Alexandre) Benalla et toute la clique", se remémore Frédéric Sinoquet.

Contrairement à Marine Le Pen, Emmanuel Macron est "accueilli bruyamment, pour ne pas dire salement". "Ça gueulait plutôt que ça parlait. Les gens étaient dans la colère, ils perdaient leur boulot", se rappelle Christophe Beaugrand. "Ça c'est clair qu'il n'a pas été accueilli les bras ouverts", reconnaît aussi Frédéric Chantrelle.

"C'était chaud, il s'est beaucoup fait siffler alors qu'elle avait été accueillie à coups de 'Marine Le Pen présidente'."

"C'était vraiment la foire du Trône, la fête à l'échalote...", se souvient Patrice Sinoquet. "Ça passait en boucle à la télé mais nous on ne pensait pas à la présidentielle, on pensait à nos collègues, on se disait qu'il y avait un petit truc à faire pour attirer l'attention sur notre cas. On n'est pas fous, on sait très bien ce qui se joue" dans des moments comme ça.

"Toutes les télés étaient là. On comprenait bien le manège des deux (candidats) mais on espérait faire un peu pression sur Whirlpool grâce à ça", appuie Christophe Beaugrand.

Est-ce que les ouvriers se sont sentis instrumentalisés? "Bah pas qu'un peu", répond Frédéric Chantrelle.

"Goodyear, Florange... À chaque fois, c'est le même cinéma: les politiques profitent de la fermeture d'un site pour faire leur campagne... Ça fait un peu ratrucheur (mot picard qui signifie 'racler pour récupérer tout ce qui reste', NDLR)."

Après la fermeture définitive du site en juin 2018, Emmanuel Macron est revenu voir les anciens salariés de l'usine amiénoise, fier de pouvoir leur présenter un premier repreneur local: l'entreprise WN. Mais un an et demi plus tard, faute de débouchés commerciaux, c'est la liquidation judiciaire: les quelque 270 salariés sont laissés sur le carreau. Le PDG Nicolas Decayeux a depuis été condamné pour abus de biens sociaux et banqueroute.

Le site d'Amiens est ensuite passé entre les mains du concepteur de bureaux Ageco Agencement. Mais en mars 2021, ce dernier a à son tour mis la clé sous la porte. Au final, les deux reprises du site se sont soldées par des échecs cuisants, et certains salariés de la première heure comme Frédéric Chantrelle ou Patrice Sinoquet ont dû faire face à trois licenciements en trois ans.

"Cinq ans après, on est toujours dans la merde"

"La bonne volonté ne suffit pas. On s'est parfois fait prendre pour des imbéciles, on s’est parfois fait avoir collectivement", a même reconnu Emmanuel Macron en novembre 2021, lors d'une rencontre avec neuf anciens salariés dans le chef-lieu de Picardie.

"Au final, on ne peut pas dire que ça nous a servi à grand chose", conclut Patrice Sinoquet, amer et dégoûté de la politique. "C'est pas du déplacement sincère, ça... Les grands gagnants de cette journée-là, c'est Macron et Le Pen."

"D'un côté comme de l'autre, ils se sont servis de nous et cinq ans après, on est toujours dans la merde. On n'est pas la première multinationale à avoir fermé et on ne sera pas la dernière".

"Mais parfois, je me dis que c'est quand même malheureux de se servir du malheur des gens pour essayer de marquer des points", lance l'ancien syndicaliste bientôt sexagénaire, qui comme son collègue Frédéric a réintégré les effectifs de Whirlpool après l'annulation de son licenciement pour motif économique par le tribunal administratif d'Amiens.

"Et là c'est les deux mêmes, ils sont repartis et ça va encore être la même histoire, je crois que personne ne voulait vraiment de ce duel-là..." Au moment de notre conversation, les trois ex-salariés n'avaient pas encore décidé de ce qu'ils allaient faire le dimanche 24 avril, jour du second tour.

Jeanne BulantJournaliste BFMTV